Quelles voies de diffusion pour le cirque qui cherche* ?

Quelles voies de diffusion pour le cirque qui cherche* ?

Le 25 mai dernier nous présentions Cry me a river au Monfort à Paris. Dernière d’une série de 7 représentations où nous avons vibré avec le public, mais peut-être dernière tout court, après un total de 13 représentations. De retour dans nos quotidiens frénétiques, nous sommes fières du chemin parcouru. Proposer une mise en scène de cirque hybride par une artiste finlandaise de 40 ans, vivant dans la campagne entre Nantes et Rennes et saluée par un 2T Télérama, ce n’était pas gagné d’avance. Et nous y sommes parvenues grâce au soutien indéfectible de nos partenaires, qu’ils·elles soient ici remercié·es. 

 

Mais le spleen est grand aussi. Comment comprendre ce qui nous arrive après plus de 3 ans de gestation, alors que nous sommes plutôt habituées aux spectacles qui tournent ? Le scénario ressemble à ce qu’ont vécu d’autres équipes avant nous. La question n’est pas tellement de savoir si nous avons « réussi », il est bien difficile de définir ce qui ferait la réussite d’une création artistique.

Est-ce de parvenir à créer au plateau ce qu’on a rêvé un jour? (dans ce sens-là c’est une quête infinie car au moment de la première le rêve est déjà ailleurs).

Est-ce parvenir à toucher des gens, les faire se déplacer à l’intérieur d’eux-même ? Est-ce rencontrer le succès, partir pour une tournée mondiale, nationale, régionale ?

Est-ce changer le monde ? Ou vivre une aventure humaine forte et apprendre toujours et encore ?

Sur bien des points nous pouvons dire que nous avons réussi. Mais il est possible que l’aventure s’arrête ici alors que la tournée est l’essence de nos métiers, celle de créer une rencontre entre une œuvre et un public.

 

Loin de vouloir justifier par ce texte la « qualité » ou « l’importance » de notre spectacle, nous formulons ici quelques hypothèses ou constats. Car il y a évidemment quelques « impensés » de notre côté mais cela ne doit pas cacher des responsabilités collectives du secteur. Le rapport de la cour des comptes sorti 4 jours après notre dernière au Monfort est à ce titre édifiant. Les spectacles tournent de moins en moins. Il semble que les dramaturgies nouvelles de cirque soient bien accompagnées sur la phase de production, en tout cas pour certains projets dont le nôtre, mais que ce soutien ne se poursuive pas de la même manière sur la phase de diffusion. Comment se l’expliquer ?

 

Dans notre relation aux professionnel·les, les contraintes de la production font que la plupart du temps nous présentons une intention artistique sans avoir pu monter sur un plateau. Les imaginaires qui se créent alors ne se racontent pas les mêmes histoires, c’est bien connu, on ne donne pas toujours le même sens à des mots pourtant partagés. Les attentes face à un spectacle qui a pris une autre direction (c’est le chemin de la création) sont alors souvent déçues. Nous avons essayé de maintenir un dialogue avec nos partenaires dans le courant de la création, mais comment faire avec les autres ? Ceux plus éloignés qui ont un jour lu un dossier ou assisté à une présentation ?

Renforcer l’aide aux laboratoires est une piste pertinente. Il est idéal pour un·e artiste de pouvoir expérimenter des choses avant de se lancer dans une production. Afin d’affiner son propos, préciser ce qu’il·elle attends de ses collaborateurices et rechercher des partenaires en évitant tout malentendu. Il existe peu de soutien à cette étape de la recherche, qui pourrait être auto-financée par les compagnies, à condition de tourner pour générer des ressources… Il pourrait aussi être pertinent de ne plus faire sa première face à une assemblée de professionnel·les, mais c’est une autre question.

 

Pour écrire aussi les choses comme elles nous l’apparaissent de plus en plus souvent, nous manquons d’un soutien « durable » pour nos projets. Comment se fait-il que certains partenaires engagés sur la création (coproductions, résidence) ne pré-achètent pas les pièces soutenues lorsqu’elles en ont les moyens?  Nous avons besoin que les structures qui nous soutiennent le fassent jusqu’au bout. Il est essentiel que des œuvres, même «fragiles » ou qui déplacent / dérangent puissent être vues par le public. A nous de travailler, en partenariat avec les lieux de diffusion, pour que, dans une œuvre, la recherche puisse être aussi intéressante que la forme finie. C’est le chantier d’une vie…

 

Autre hypothèse, peut-être existe-il encore une méfiance envers le cirque qui cherche ? L’image qui colle à la peau du cirque aujourd’hui en France reste celui du divertissement et du public familial. Et peut-être encore plus en ces temps angoissants de mutation climatique et géopolitique. Pour accompagner des artistes depuis plusieurs années, nous avons fait l’expérience que certaines formes n’ont parfois pas besoin d’être vues pour être programmées. Parce qu’elles répondent à un créneau particulier, traitent un sujet précis ou parce que la fonction rassembleuse et fédératrice avec les publics prend le premier plan. Nous avons la sensation que le cirque qui cherche a suscité un tel niveau d’attente, qu’on lui pardonne moins facilement. La dramaturgie doit être claire, le cirque au niveau, le sujet traité avec profondeur et légèreté… .

 

Mais il est vrai que si l’on souhaite sortir de la seule fonction de divertissement, on se doit plus que jamais faire preuve de pédagogie. Or, notre adresse aux publics est un impensé majeur, trop souvent absente de nos réflexions de productrices et de celles des directeurices artistiques. On se contente de réfléchir au positionnement de l’œuvre (jeune /tout public / public adulte) sans penser à qui on destine véritablement son écriture. Si l’on suit des références, un cheminement propre, une sensibilité, il s’agirait de préparer différents niveaux d’entrée dans un spectacle. Être à même de s’adresser autant à un public initié -qui a les mêmes références intellectuelles ou culturelles- qu’à un public plus éloigné de la forme ou du sujet proposé. L’inviter à lâcher prise et à faire confiance à ses sensations ou lui donner quelques clefs de lecture. Cela peut passer par une réflexion sur la manière dont nous parlons du spectacle, dont nous accueillons le public à son arrivée, aux informations que nous livrons ou non. A ce qui se passe autour de l’œuvre en définitive. Cela semble une évidence, mais nous l’avons négligé.

 

Alors évidemment on pourra répondre que la situation est difficile mais inévitable. Que les artistes de cirque sont trop nombreux et qu’il est difficile d’aider correctement tout le monde.  Que les dotations au secteur culturel ne cessent de diminuer, alors que les injonctions faites aux directions de lieu de remplir leurs salles sont chaque jour plus fortes. On pourra observer que le public ne semble pas complétement revenir dans les salles, ou seulement pour voir des œuvres qui le divertissent et l’allègent de ce monde si oppressant. Tout cela est bien vrai, mais ne doit pas nous empêcher d’agir ensemble, équipes artistiques, lieux de diffusion et partenaires publics, pour créer des conditions de création plus vertueuses et durables pour le cirque qui se cherche.

 

L’Avant Courrier, juin 2022

 

Merci à Sanja Kosonen et toute l’équipe de Cry me a river ; au Groupe Bekkrell, à Nathan Israel et Luna Rousseau, à Jérôme Planche et aux ami·es du cirque pour les discussions sur l’avenir du cirque de création. *Merci à Luna à qui nous empruntons cette expression du « cirque du cherche ».

Merci à nos partenaires, collectivités publiques, fondations et sociétés civiles sans qui Cry me a river n’aurait pu voir le jour. Un spécial merci @leprato @labrèche @carremagique @theâtremonfort @lagrainerie @ayroop @onyx pour leur accompagnement suivi et bienveillant. Et merci pour ces 13 représentations a jamais gravé dans nos petits cœurs palpitants.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *